L’histoire du peuple Wiwa de la Sierra Nevada de Santa Marta est une histoire très ancienne, marquée de périodes de grandes difficultés. Avant le contact avec la société extérieure, son histoire était connue à travers des contes et des mythes partagés par d’autres peuples autochtones. C’est au 16ème siècle qu’a commencé la colonisation de la Sierra Nevada, et son exploitation, ainsi que la spoliation des terres des quatre tribus indigènes de la Sierra Nevada : les Kogi, les Arhuacos, les Kankuamos ainsi que les Wiwa. Ces peuples sont les descendants des Tayronas, une ancienne communauté amérindienne maintenant éteinte, établie entre autres dans l’actuel Parque Tayrona, partie côtière de la Sierra Nevada. Cette dernière recouvre une importance sacrée pour tous les peuples indigènes qui y vivent. Ainsi, on observe de grandes ressemblances culturelles qui néanmoins dénotent sur certains aspects.

Ces quatre tribus se partagent le territoire de la Sierra Nevada. Les Wiwas sont eux plutôt localisés au nord de Valledupar, la capitale du département du Cesar et dans la région environnante du département de La Guajira. Le nombre exact de la communauté Wiwa varie en fonction des sources, le dernier recensement de 20131 indiquant une population d’environ 15.000 individus. Historiquement, cette communauté a énormément souffert des conflits armés qui ont secoué la Colombie mais a aussi été la proie d’acteurs institutionnels qui portaient un grand intérêt pour leur territoire.

Les Wiwa parlent le dumana qui fait partie des langues chibchane. Le mot Wiwa signifie « le peuple originaire des terres chaudes ». Encore maintenant, ce peuple est régi par sa loi originelle, à laquelle les indigènes accordent une importance cruciale. En effet, le quotidien de la communauté ainsi que les problématiques communautaires ou bien les sanctions spirituelles et sociales viennent puiser dans la loi première. C’est entre autres grâce à cela qu’ils réussissent à garder une identité culturelle très forte et enracinée.

Un des aspects culturels importants de l’ethnie Wiwa (et des autres tribus indigènes de la Sierra Nevada) est la communion et le rapport à la nature. C’est le rôle des Mamo, les chefs spirituels masculins de la tribu, de rendre hommage à la nature. Ils doivent, à travers des offrandes, payer la dette qu’ils ont envers la nature. Comme l’a raconté notre guide, si une catastrophe naturelle arrive, les Mamo vont juger qu’ils ont faillis à leur rôle car cette catastrophe est un moyen, pour la nature, de leur faire comprendre qu’ils ont mal agi. Ils vont alors redoubler d’offrandes jusqu’à ce qu’ils jugent que la nature ait été satisfaite.

Sur la route de Teyuna

J’ai eu la chance de rencontrer des indiens Wiwa lors du trek de la Ciudad Perdida dans la Sierra Nevada de Santa Marta. Nous sommes passés par l’intermédiaire de l’agence Wiwa Tour, au départ de Santa Marta.

Le premier jour du trek, nous avons rendez-vous à 8h à l’agence avec nos guides et notre traductrice. Deux heures plus tard, nous voilà enfin partis en direction Del Mamey (aussi connu comme Machete Pelao), un village situé au sud de Guachaca dans la Sierra Nevada. Ce sera notre point de départ et de retour pour ces 4 jours de trek. Au moment du repas de midi, nous faisons plus ample connaissance avec nos guides, José et Rafa (leurs prénoms civils, et non indigènes). Ils nous expliquent le circuit que nous allons suivre et les différents camps où nous allons faire halte.

Carte de la Sierra Nevada de Santa Marta

L’objectif de l’agence Wiwa Tour est de promouvoir la culture indigène Wiwa et de permettre à des indigènes de travailler tout en mettant en avant leur identité culturelle et en éduquant les touristes sur les différentes pratiques indigènes dans la Sierra Nevada. Tout le voyage est marqué par leur rapport très respectueux à la nature.  

Le premier jour de marche ne sera pas le plus éprouvant du trek. Nous marchons environ 3 heures et demie dans des chemins encore empruntés par les motos et les mulas avant d’arriver au camp Vista Hermosa (cf. carte) qui sera notre abri pour la nuit. Les mulas sont un mode de transport très utilisé dans la Sierra Nevada, car à partir du moment où l’on s’enfonce vraiment dans la forêt, les chemins deviennent inaccessibles pour les véhicules motorisés de toute sorte. Seules les mules parviennent à se frayer un passage dans les chemins tortueux. 

Culture et traditions Wiwa : Demburo, Poporo et coca

Après le repas, nous nous rassemblons tous autour d’un feu allumé par Rafa pour éloigner les moustiques. C’est à ce moment-là qu’il nous parle un peu plus de son peuple et de leurs traditions. Il commence par nous expliquer l’importance du Demburo, aussi connu sous le nom de Poporo en espagnol. Le demburo est un instrument qui existe depuis l’époque précolombienne; il était alors fait en or. Il est constitué d’une calebasse surmontée d’une boule jaune qui est le résultat de l’agglutination méticuleuse d’un mélange de feuilles de coca et de cal.

Représentation du poporo Wiwa

L’utilisation du demburo est quelque peu singulière. La calebasse, trouée par l’extrémité supérieure, est remplie de cal, des coquillages marins récupérés et réduits en poudre par les Wiwa dans la Guajira. Ces derniers, mâchant la feuille de coca à la manière du tabac à chiquer, viennent déposer des feuilles de coca réduites en bouillie avec leur bouche directement sur un petit bâton d’une vingtaine de centimètres. Ils frottent ensuite ce bâton dans le trou de la calebasse, le recouvrant ainsi de poudre de cal. Le mélange qui se crée entre ces deux ingrédients est alors méticuleusement frotté sur l’extrémité supérieure de la calebasse, élargissant ainsi petit à petit sa partie supérieure. L’association de la cal extraite des coquillages et des feuilles de coca, symbolise la vie issue de la rencontre entre les forces positives et les forces négatives de l’univers. Les feuilles de coca, les hommes en transportent constamment dans leurs mochilas (sacs traditionnels dont ils ne se sépare jamais).

Cette vidéo montre comment les indigènes de la Sierre Nevada utilisent le demburo dans la vie de tous les jours. Ici, il est question des Kogi mais les Wiwa l’utilisent selon le même processus.  

Rituel de passage à la vie d’adulte Wiwa

Remis aux adolescents lors d’un long rituel de trois jours et de trois nuits consécutives qui symbolise leur passage à l’âge adulte, le poporo représente leur « épouse », celle avec laquelle ils devront symboliquement se marier pendant leur initiation. L’utilisation du demburo n’est pas anodine et la forme que prend chaque demburo permet de différencier les différentes ethnies, mais aussi chaque homme. En effet, avec le temps chaque demburo prend une forme très différente en fonction de l’utilisation qu’en fait son porteur. Spirituellement, le demburo représente une forme de « journal ». Lorsque les hommes l’utilisent, ils y écrivent en réalité tout ce que à quoi ils pensent. Ainsi toutes leurs pensées sont stockées dans le demburo. 

À la suite de la présentation du poporo, Rafa nous explique le déroulement de la cérémonie au cours de laquelle il est remis aux hommes. Cette cérémonie est un moment très important dans la vie des jeunes adultes, aussi bien hommes que femmes. En effet, les deux sexes reçoivent des objets au cours de cette cérémonie qui marque leur passage à l’âge adulte et leur entrée dans la vie active de la communauté. Néanmoins, il faut bien distinguer que les rôles sont très différenciés dans leur société. Les hommes et les femmes n’occupent pas du tout la même place au sein du groupe et chacun participe à sa manière à l’équilibre du village. Lors des cérémonies, le clan se scinde en deux maisons, celle des femmes et celle des hommes. Ces maisons sont construites selon le modèle classique : une base rectangulaire pour représenter les quatre points cardinaux et deux pics au sommet du toit pour rappeler les monts enneigés de la Sierra Nevada de Santa Marta. 

Les jeunes hommes reçoivent leur poporo lors de cette cérémonie, cette dernière durant entre 5 et 6 jours. Pendant toute sa durée, le jeune homme doit adopter une attitude méditative. Pendant tout le temps de la cérémonie, le jeune Wiwa reste assis en tailleur dans la hutte, en se comportant de manière très consciencieuse. Il est entouré par les autres hommes du village et par le Mamo, qui participent avec lui à cette expérience spirituelle. Le régime alimentaire adopté pendant la cérémonie se compose essentiellement de graines, en parallèle d’une interdiction ferme de manger de la viande. 

Une fois la cérémonie terminée, les hommes, en passe de devenir adulte doivent alors « apprendre la vie » (apprendre la sexualité, comment être un homme bon et aider la vie de la communauté…) au côté d’une maestra, une maîtresse en somme. Cette femme, plus âgée et veuve, a pour but de terminer l’éducation du jeune homme et de compléter sa transition vers l’âge adulte. L’homme peut décider de garder sa maîtresse aussi longtemps qu’il le juge nécessaire. Une fois la période d’apprentissage terminée, il peut alors décider de se séparer de sa maîtresse et de prendre une nouvelle femme, plus proche de son âge. Il peut aussi décider de garder seulement sa maestra. Seul le Mamo est autorisé à avoir plusieurs femmes, la Saga, cheffe spirituelle féminine et sa maestra.  

Quand les jeunes hommes reçoivent un demburo lors de leur cérémonie, les jeunes femmes, elles, reçoivent un carumba. Le carumba est un instrument traditionnel essentiel aussi bien dans l’économie Wiwa que dans leur culture. En effet, c’est grâce à cet instrument que les femmes tissent les fibres de fique, préalablement extraites de la feuille de la plante éponyme par les hommes. C’est un travail manuel que les pères apprennent à leurs fils dès leurs 10 ans environ. Comme vous pouvez le voir sur la photo, c’est un travail physique. Après avoir vu Rafa en action, je peux affirmer que l’extraction des feuilles de fique est très éprouvante et prend énormément de temps.

Homme Wiwa, indigène colombien travaillant

Comme on peut le voir sur cette photo qui suit, Rafa utilise ici un Carumba avec des fibres de fique, afin de pouvoir produire le fil qui sert à tisser les mochilas, les sacs que transportent toujours les Wiwa sur eux.

Indigène Wiwa, métier à tisser

À l’intérieur de ces sacs se trouvent toujours des feuilles de coca et le demburo de l’homme. Lorsqu’un homme croise un autre homme, ils s’échangent des feuilles de coca pour se dire bonjour. Ce rituel est réservé aux hommes, les femmes n’ayant pas le droit de porter de feuilles de coca. Lors du trek, nous avons donc pu évoluer avec des indigènes Wiwa et observer leurs habitudes de vie. J’ai ainsi pu remarquer que les femmes sont presque toujours en train de tisser une mochila, peu importe la situation. Elles se promènent d’ailleurs nus pieds alors que les hommes possèdent souvent des bottes de pluie en caoutchouc.

Teyuna : la citée perdue colombienne

Le dernier jour du trek nous amène donc à la fameuse cité perdue. L’intérêt de passer par l’agence Wiwa Tour et d’avoir des guides indigènes est d’en apprendre plus sur l’histoire spirituelle de ce lieu. Pour les communautés indigènes, cette cité s’appelle Teyuna et n’a en réalité jamais été perdue. C’est ainsi que l’on renommée les conquistadores lors de la découverte de la Sierra Nevada. Ce lieu a été fondé il y a plus de 100 ans et est chargé d’histoire pour les amérindiens. Malheureusement, lors de sa « découverte » en 1972, c’est environ 70% de l’espace de la cité qui a été détruit. À l’origine, les Tayronas, leurs ancêtres, utilisaient l’or comme offrande à la nature. Après l’invasion, le nombre de Tayronas a drastiquement diminué jusqu’à leur disparition totale. Cette extinction est mise sur le compte de la maladie ou de l’exil d’après les transmissions orales.

C’est donc à Teyuna que les indigènes viennent pour purifier leur âme. En effet, la route jusque là-bas n’est pas des plus simples et l’ascension du long escalier qui mène à la cité représente la première étape de purification de l’âme. C’est sur la première terrasse qu’ils viennent se confesser à Sanani, le dieu de la négativité, libérant ainsi leur mauvaise énergie. La photo qui suit montre la première terrasse.

Sierra Nevada de Santa Marta, paysage de la citée perdue

Au deuxième niveau de la cité se situent 3 pierres où se confient les hommes. S’ils n’ont pas le courage d’aller voir le Mamo, alors ils peuvent se confier à cet endroit. Sur chaque terrasse de la cité se trouve un atoqua ou mortier.

Sur la troisième terrasse se trouve une pierre représentant la carte de la Sierra Nevada. Les Mamos viennent ici apprendre les noms et les fonctions de toutes les montagnes, lacs, rivières de la région.

Indigène colombien, peuple Wiwa

Au niveau de la quatrième terrasse, une carte de la Ciudad Perdida cette fois-ci, toujours incrustée et taillée dans une pierre avec 3 points représentant le Mamo et ses deux femmes.

Homme colombien du peuple Wiwa

Pour monter au dernier niveau de la cité, on emprunte un escalier à 3 chemins, celui du Mamo au milieu, et de ses deux femmes sur le côté.

Chemin de pierre, citée perdue colombienne

Cette polygamie est très importante traditionnellement dans la culture Wiwa et symbolise l’équilibre de la communauté. C’est sur ce dernier étage que se tient les réunions de Mamo, la dernière ayant eu lieu en septembre. Cette terrasse est alors utilisée comme lieu de festivité ; les musiciens et les danseurs s’y exercent pour combler les dieux.

Néanmoins, malgré un intérêt croissant pour leur cause, et une volonté d’ouverture sur le reste de la Colombie de la part des Wiwa, il ne faut pas minimiser la précarité de leur culture. En effet, leur peuple a malgré toute la culture la plus en perte des quatre ethnies de la Sierra Nevada. C’est pour cela qu’il est important de réaliser ce type de trekking avec des indigènes. Cela permet de faire connaître leur culture et leur mode de vie, ainsi que de promouvoir leur économie. Par exemple, dans le camp Wiwa où nous avons dormi le troisième soir, nous avons pu faire l’achat de mochilas traditionnels, comme présentées sur les photos ci-dessous.